
Selon le rapport d'évaluation des cybermenaces en Afrique 2026, publié en juin par INTERPOL, l'intelligence artificielle intervient désormais dans 55 % des cybercrimes recensés sur le continent. Centres d'arnaque, rançongiciels, deepfakes et identités synthétiques : la cybercriminalité africaine s'est muée en un écosystème industrialisé et transfrontalier, avec des pertes financières qui ont plus que doublé en un an. Décryptage des chiffres clés du rapport, et de ce qu'ils signifient pour la République démocratique du Congo.
Publié en juin 2026 par la Direction de la cybercriminalité d'INTERPOL, l'« African Cyberthreat Assessment Report 2026 » s'appuie sur les réponses de 36 pays membres africains sur 49 sollicités, soit un taux de réponse de 73 %, croisées avec les données de partenaires privés tels que Fortinet, Mastercard, la Shadowserver Foundation, S2W et TrendAI. Sur ses 40 pages, INTERPOL dresse un constat sans détour : la cybercriminalité « est passée d'incidents isolés à un écosystème industrialisé et sans frontières ».
Le contexte explique en partie cette évolution. L'Afrique comptait plus de 1,1 milliard d'abonnements mobiles et environ 570 millions d'internautes en 2025, pour plus de 1 100 milliards de dollars de transactions numériques, selon les données GSMA reprises par INTERPOL. Cette adoption numérique rapide a devancé le développement des infrastructures de cybersécurité, des cadres réglementaires et des capacités institutionnelles, créant un terrain propice à l'exploitation criminelle.
C'est le chiffre le plus frappant du rapport : entre 2024 et 2025, les pertes liées à la cybercriminalité en Afrique sont passées de 192 millions à 484 millions de dollars, soit plus du double en une seule année. Le nombre de victimes identifiées a bondi de 35 000 à 87 000 sur la même période, porté principalement par les arnaques facilitées par l'IA, le vol d'identifiants et les campagnes d'ingénierie sociale automatisées. En intégrant les pertes non déclarées, INTERPOL estime que la cybercriminalité a coûté au moins 5 milliards de dollars à l'économie africaine en 2025, à comparer aux 15,3 milliards de dollars que le continent consacre globalement à la cybersécurité.
Les arnaques en ligne, portées par les plateformes de mobile money, les réseaux sociaux et l'IA, restent le type de cybercrime le plus signalé. Fait marquant : 72 % des pays sondés rapportent la présence de « centres d'arnaque » (scam centres) sur leur territoire, avec la plus forte concentration en Afrique australe et de l'Ouest. Ces centres, souvent liés à la traite d'êtres humains, retiennent parfois des victimes contre leur gré pour les forcer à participer aux opérations de fraude.
Selon l'enquête d'INTERPOL auprès des pays membres, 55 % des cas de cybercriminalité recensés en 2025 impliquaient l'IA d'une manière ou d'une autre. Les criminels l'utilisent pour automatiser chaque étape d'une attaque : reconnaissance des cibles, hameçonnage personnalisé, extorsion et évasion face à la détection.
Deux tendances illustrent cette bascule. D'abord, la sextorsion numérique, alimentée par des deepfakes et des contenus synthétiques : TrendAI a recensé environ 600 000 détections de sextorsion en Afrique en 2025, majoritairement originaires d'Afrique du Sud (30 %), du Kenya (13 %) et de Côte d'Ivoire (11 %). Ensuite, la compromission de messagerie professionnelle (Business E-mail Compromise, ou BEC), dont la sophistication a nettement progressé grâce à des courriels générés par IA imitant le ton, le jargon et le style de signature d'un dirigeant avec une fidélité quasi parfaite.
Autre évolution préoccupante relevée par le rapport : les criminels ne se contentent plus de voler des identifiants existants. Ils créent désormais des identités synthétiques entières, combinant données personnelles réelles et éléments fabriqués par IA, capables de contourner des systèmes de vérification biométrique avancés. Ces identités ont notamment servi à ouvrir des comptes bancaires, obtenir des prêts mobiles et enregistrer des cartes SIM sous de fausses identités.
Le rapport identifie l'Afrique centrale et l'Afrique de l'Ouest comme les régions enregistrant les taux les plus élevés d'incidents liés au facteur humain, jusqu'à 75 % étant liés au comportement des employés. Dans cette zone à dominante francophone, les campagnes de compromission de messagerie professionnelle et les arnaques sentimentales (romance scams) se sont multipliées, souvent via des messages d'hameçonnage en français ciblant aussi bien des entreprises que des particuliers.
Le Cameroun s'est distingué comme le deuxième pôle de détection de botnets en Afrique, avec 40,5 millions d'incidents recensés en 2025 par FortiGuard Labs, signe d'un vaste réseau d'appareils compromis utilisés pour le vol d'identifiants et la diffusion de rançongiciels. Le Gabon et la République du Congo affichent, eux, les plus fortes détections de vulnérabilités de la sous-région. INTERPOL relève par ailleurs que l'activité de rançongiciel y reste faible en apparence, probablement en raison d'une sous-déclaration plutôt que d'une réelle absence de menace, les acteurs privilégiant la discrétion et l'exfiltration de données sur le long terme plutôt que l'extorsion immédiate.
Le rapport d'INTERPOL ne détaille pas de statistiques propres à la République démocratique du Congo, le pays n'étant pas cité nommément dans cette édition 2026. La RDC s'inscrit néanmoins dans la sous-région « Afrique centrale », où les tendances décrites plus haut — BEC, arnaques sentimentales, botnets, sous-déclaration des incidents — constituent un contexte de proximité pertinent pour les acteurs congolais du numérique.
Sur le plan national, la RDC a engagé plusieurs démarches ces derniers mois. Le 27 juin 2025, elle est devenue le dix-neuvième État à ratifier la Convention de l'Union africaine sur la cybersécurité et la protection des données à caractère personnel (Convention de Malabo), selon CIO Mag. En octobre 2025, le ministre congolais de l'Économie numérique a par ailleurs signé la nouvelle Convention des Nations unies contre la cybercriminalité, adoptée à Hanoï, a rapporté l'Agence congolaise de presse (ACP). Le pays dispose depuis 2022 d'une Stratégie nationale de cybersécurité, dont l'échéance (2022-2025) approche et devra être renouvelée.
Ces avancées interviennent alors que plusieurs médias congolais, dont Actualite.cd et Numerico.cd, font état d'une hausse des attaques numériques visant tant les institutions que les entreprises et les particuliers en RDC, avec des cas de piratage de comptes bancaires, de fraude en ligne et de propagation de logiciels malveillants. En octobre 2025, le gouvernement congolais a dû démentir des rumeurs faisant état d'une cyberattaque visant des institutions critiques du pays, selon Congo Quotidien. Sur le plan juridique, le site spécialisé Droit-Numérique.cd souligne que la RDC ne dispose pas encore d'une législation spécifiquement conçue pour une lutte efficace contre la cybercriminalité, malgré ces récentes ratifications internationales.
Cette situation illustre une tension identifiée à l'échelle du continent par le rapport INTERPOL : l'adhésion croissante aux instruments juridiques internationaux et régionaux ne se traduit pas toujours, dans l'immédiat, par une législation nationale opérationnelle ni par des capacités d'enquête suffisantes.
Le rapport d'INTERPOL est clair sur un point : la vitesse à laquelle les cybercriminels adoptent l'intelligence artificielle dépasse, pour l'instant, la capacité des institutions africaines à s'adapter. « L'IA automatise chaque étape d'une cyberattaque, de la reconnaissance et de l'hameçonnage jusqu'à l'extorsion et l'évasion », résume Neal Jetton, directeur de la cybercriminalité à INTERPOL, qui insiste toutefois sur un motif d'optimisme : « lorsque les pays travaillent ensemble, les infrastructures cybercriminelles peuvent être identifiées, perturbées et démantelées. »
Pour la RDC comme pour ses voisins d'Afrique centrale, l'enjeu n'est plus seulement de légiférer, mais de se doter des moyens humains, techniques et de coopération régionale nécessaires pour transformer ces textes en protection réelle pour les citoyens, les entreprises et les institutions. En attendant, la vigilance individuelle — méfiance face aux liens suspects, aux demandes urgentes de transfert d'argent et aux contenus trop parfaits pour être vrais — reste la première ligne de défense.
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